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« Twin Peaks », le livre des morts de David Lynch

Watched by Canadian actor Michael Ontkean (as Sheriff Harry S. Truman) (right), American actor Kyle MacLachlan (as Special Agent Dale Cooper) examines the hand of German-born American actress Sheryl Lee (as the deceased Laura Palmer) in a scene from the pilot episode of the television series 'Twin Peaks,' originally broadcast on April 8, 1990. An unidentified actor as a morgue attendant (known as 'Jim') stands at the end of the gurney. (Photo by CBS Photo Archive/Getty Images) CBS Photo Archive / Getty Images

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Publié aujourd’hui à 17h00, mis à jour à 18h21

C’était il y a trente ans. La découverte que votre poste de télévision (encore cathodique et ventru) n’était pas seulement une fenêtre sur la banalité quotidienne, qu’il pouvait aussi servir de portail vers une autre dimension. Diffusée aux Etats-Unis sur le réseau ABC, en France sur la Cinq, alors propriété de Silvio Berlusconi, Twin Peaks ressemblait à une série policière, à un soap opera aussi. Il suffisait d’ouvrir les yeux un peu plus grand que les autres soirs pour s’apercevoir que ces apparences étaient plus que des tromperies, des pièges posés pour entraîner le téléspectateur dans les abîmes. Plus fort encore, un quart de siècle plus tard, en 2017, le retour de Twin Peaks sur les écrans après que la télévision se fut affranchie de tous les carcans (du moins feignait-on de le croire) provoqua un nouveau séisme, de nouveaux vertiges.

Pour revenir à la transgression originelle, prenez cette figure imposée : la découverte du corps de la victime, qui ouvre la plupart des histoires de détective. D’ordinaire, autour du cadavre, les visages des policiers sont fermés, ils sont avares de paroles, à moins qu’on leur fasse lâcher des lieux communs comme « je me fais trop vieux pour cette merde ». A Twin Peaks, dans le nord-ouest des Etats-Unis, devant la silhouette enveloppée de toile en plastique qui s’est échouée sur la rive d’un torrent, un policier, l’adjoint Andy, éclate en sanglots, inconsolable, malgré les efforts du shérif pour étancher ses larmes.

Culture pop et expressionnisme allemand

L’étrangeté de Twin Peaks n’était pas une surprise. Au générique, sa création était attribuée à David Lynch et Mark Frost. En France, depuis la sortie d’Eraserhead, à l’hiver 1980, Lynch faisait l’objet d’une révérence dont peu de cinéastes américains de sa génération pouvaient se prévaloir. D’Elephant Man en Blue Velvet, Lynch avait inventé une autre étrangeté, nourrie de culture pop et d’expressionnisme allemand. La surprise venait plutôt de le voir accéder au petit écran. Pour l’aider à passer cette frontière, il avait pu compter sur le scénariste Mark Frost, l’un des principaux artisans (avec Steven Bochco, Michael Kozoll et David Milch) du succès de la série policière réaliste Hill Street Blues. Lynch et Frost s’étaient rencontrés autour d’un projet de biographie filmée de Marilyn Monroe qui ne vit jamais le jour. Après un second échec, dû à la faillite du producteur Dino De Laurentiis, les deux hommes furent sollicités par ABC, qui accepta leur idée d’enquête sans fin autour du meurtre d’une adolescente, dans une petite ville forestière proche de la frontière canadienne.

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