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Pendant le confinement au Pérou, « toutes les trois heures, une femme disparaissait »

« Christ, espoir pour la vie », peut-on lire sur ce graffiti, à Lima, au Pérou, le jeudi 23 juillet.

« Qui se soucie des 915 Péruviennes disparues pendant le confinement ? », interrogeait, le 21 juillet, le site d’investigations péruvien Convoca. La disparition de femmes est un problème endémique au Pérou, mais le phénomène s’est accentué à la faveur de la crise sanitaire due à la pandémie de Covid-19.

Selon le Défenseur du peuple – équivalent du Défenseur des droits en France – entre le 16 mars et le 30 juin, les autorités ont perdu la trace de 309 adultes et 606 mineures. Le nombre moyen de cas quotidien est passé de cinq à huit.

« Toutes les trois heures, une femme disparaissait, résume Convoca. Un chiffre qui mettrait n’importe quel pays du monde en alerte, à l’exception du Pérou, où la violence contre les femmes semble être naturalisée. »

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« Nous devons savoir ce qui leur est arrivé », a ainsi tonné le Défenseur du peuple, Walter Gutierrez, à la radio RPP. « Comment peuvent-elles être portées disparues alors que tout l’espace public a été occupé par la police et l’armée ? Il n’y avait ni aéroport en service, ni transport. La police ne nous a donné aucune explication », a déploré Eliana Revollar, son adjointe aux droits des femmes.

Face à la situation économique devenue intenable pour certains ménages, des centaines de personnes s’étaient lancées sur les routes, malgré le confinement obligatoire.

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Un cadre juridique mais pas d’outil efficace

Certaines femmes et jeunes filles sont réapparues depuis la levée du confinement, le 1er juillet. Il est cependant impossible d’en connaître le nombre avec certitude, de même que celui correspondant à celles manquant toujours à l’appel.

En théorie, le Pérou dispose d’un cadre juridique structurant les recherches des personnes disparues, en vertu d’une loi du 11 juillet 2003, qui ordonnait la création d’un registre national d’informations destiné à centraliser tous les cas de disparition. Mais, dix-sept ans plus tard, cet outil n’a toujours pas été mis sur pied.

En outre, il n’existe aucune plate-forme en ligne, ouverte aux institutions publiques et privées ainsi qu’à la société civile, pour faciliter le travail de recherche en relayant, entre autres, les avis de recherche.

« Nous n’avons pas de ligne active 114 [la ligne téléphonique d’assistance unique pour les cas de personnes disparues, annoncée pourtant fin août 2018 par le gouvernement], ni de système de messagerie textuelle pour envoyer des avertissements de recherche sur les téléphones », déplore auprès de Convoca Katherine Soto, de l’Association des femmes disparues du Pérou.

« Nous n’avons pas de registre des personnes disparues, ni de banque d’ADN. »

« Résistance à enquêter »

Durant les trois mois et demi de confinement, les forces de l’ordre péruviennes se sont efforcées de garantir le respect des mesures prises par le gouvernement pour freiner la propagation du SARS-CoV-2, à l’origine de la pandémie de Covid-19. Les enquêtes sur les femmes disparues ont donc été reléguées au second plan ; de même que les restrictions de déplacements ont rendu plus difficile le dépôt d’une plainte. Selon M. Gutierrez, aujourd’hui, « une prise de conscience transversale des effets de la pandémie est nécessaire ».

La police et les procureurs estiment le plus souvent que ces disparitions relèvent de départs volontaires du foyer

D’autant qu’« il y a une résistance à enquêter sur ces affaires », juge Eliana Revollar auprès de l’Agence France-presse. D’après les associations féministes, la police et les procureurs estiment le plus souvent que ces disparitions relèvent de départs volontaires du foyer, indépendamment du nombre élevé de féminicides, mais aussi de la traite des êtres humains et de la prostitution forcée sur le continent, rappelle le site Pueblo y Sociedad Noticias.

Katherine Soto, elle, appelle à des actions concrètes du gouvernement, arguant que faute de données sur la disparition des femmes (statistiques, facteurs de disparition, variables, lieux) et de pouvoir analyser les cas, elles deviennent invisibles et n’obtiennent jamais justice.

L’affaire Solsiret Rodríguez

En début d’année, l’opinion publique péruvienne avait été secouée par l’épilogue tragique de l’affaire Solsiret Rodriguez Aybar, dont le corps mutilé a été retrouvé trois ans et demi après sa disparition à Callao, une ville voisine de Lima, la capitale du Pérou.

La jeune femme, qui étudiait la sociologie à l’université nationale Federico Villarreal, était une militante du mouvement Ni una menos (« pas une de moins »), rappelle dans un long récit le quotidien El Comercio.

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Le 24 août 2016, son compagnon portait plainte contre elle pour abandon présumé de son domicile. Deux jours plus tard, les parents de la jeune femme tentaient, eux, de signaler sa disparition, mais la police avait alors refusé de prendre leur déposition : selon les agents, le plus probable était que Solsiret Rodriguez avait quitté le domicile avec un autre homme.

La disparition est finalement enregistrée le 1er septembre 2016, mais aucune enquête n’est menée et il aura fallu attendre la nomination d’un nouveau procureur, en février 2020, pour que les premières arrestations aient lieu.

Pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps ? « [Les autorités] n’en avaient rien à faire », dénonçait alors sur Twitter Carlos Leon Moya, chroniqueur à La Mula, site de « journalisme citoyen » péruvien.

Le Pérou a pourtant ratifié le traité issu de la convention interaméricaine de Belem do Para de 1994, pour la prévention, la sanction et l’élimination de la violence contre les femmes, qui établit que les Etats ont l’obligation de mettre en place des mécanismes pour prévenir les disparitions, en réduire les risques et renforcer les moyens de réponse immédiate. Dans le cas contraire, ils deviennent responsables « par omission active », insiste Convoca.

Le Monde




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