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les leçons d’un tour du monde en quatre-vingts jours

Yannick Bestaven, jeudi 28 janvier, à son arrivée aux Sables-d’Olonne.

Le rideau est en train tomber sur cette neuvième et immense édition du Vendée Globe, remportée jeudi 28 janvier par Yannick Bestaven en quatre-vingts jours et trois heures. Ce dernier aurait pu développer, selon l’ancien skipper Roland Jourdain, « un complexe d’infériorité », tant il s’était fait « plumer » durant toutes les courses préparatoires.

« Il a préféré prendre un préparateur mental plutôt que d’investir dans une transformation coûteuse et aléatoire du bateau. Sa victoire est le symbole de l’arbitrage budgétaire rendu au profit de l’homme. Et si on ralentissait notre appétence pour la vitesse pour se concentrer sur le simple facteur de performance [qu’est] l’homme ? », interroge celui qui a disputé trois Vendée Globe et participé – entre autres – à la préparation de Maître CoQ IV, le bateau de Bestaven.

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Une édition lente

Cette édition a été lente : quatre-vingts jours et six heures pour Charlie Dalin (Apivia), premier sur la ligne en temps de course, mais finalement deuxième après la prise en compte du bonus de temps accordé à Yannick Bestaven pour le sauvetage de Kevin Escoffier (PRB).

Il était pourtant acquis au départ qu’elle serait la plus rapide de toutes, sachant la nouvelle génération de foilers (les bateaux équipés de foils, ces appendices permettant d’atteindre des vitesses vertigineuses) conçue pour cette édition (Charal, Apivia, Hugo Boss, LinkedOut, Arkea-Paprec, Corum et le dernier-né L’Occitane en Provence). Que le record détenu par Armel Le Cléac’h depuis 2016 ne tiendrait pas (soixante-quatorze jours, trois heures). Que la barre des soixante-dix jours serait abaissée.

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Mais la météo et les conditions de mer en ont décidé autrement. Thomas Ruyant (LinkedOut), jeudi, peu après son arrivée, déclarait : « Il y a peu de conditions favorables à l’exploitation de la puissance des foilers. On imaginait avec Charlie [Dalin ; les deux se trouvaient alors en tête], que, dès l’entrée de l’océan Indien, on aurait une telle avance et que les écarts seraient tels… Mais, à chaque fois, ça revenait par-derrière… »

Tant Charlie Dalin que Thomas Ruyant imaginaient une sorte de mano a mano qui aurait définitivement relégué les bateaux à dérives droites dans le ventre mou du classement, scellant ainsi le sort de cette neuvième édition. Un scénario cohérent au regard des projections météo et des analyses des éditions précédentes, qui ont aussi présidé à la création de ces nouveaux foilers (dont la carène fait état d’une amplitude démesurée des foils), au vol encore imparfait.

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Pas de domination des « foilers » de dernière génération

Mais c’était sans compter sur un océan Indien certes toujours aussi peu docile, et surtout sur un Pacifique plus farouche que d’ordinaire et plus cassant pour les nouveaux bateaux, exigeant pour naviguer en bon marin de « lever le pied », selon l’analogie automobile fréquemment employée par les solitaires. « En fait, la piste d’envol de ces foilers fut trop courte. En cause, une météo bloquante pour ces nouveaux bateaux », déclare, malicieusement, Roland Jourdain.

Thomas Ruyant confirme, ses mots durcis par la déception : « On n’a pas eu de houle propice à la vitesse, mais une mer croisée, difficile, dure. » Et Charlie Dalin de renchérir : « Cela été frustrant jusqu’au bout de ne pas pouvoir exploiter nos machines et d’avoir perdu un foil. Sur mer plate et avec du vent, c’est formidable. Mais on ne va pas vite gratuitement. Alors oui, c’était difficile dans ces mers courtes. Un choc toutes les dix secondes pendant des jours et des jours, cela finit par taper sur le système. Mais pourtant j’aurai pris du plaisir sur ce voyage. »

Charlie Dalin et Thomas Ruyant, tout comme Jérémie Beyou (Charal), Nicolas Troussel (Corum L’Epargne), Sébastien Simon (ArkeaPaprec), et même Alex Thomson (Hugo Boss), quoique partisans du doute scientifique, étaient convaincus de la victoire d’un foiler nouvelle génération, cette irrésistible avancée architecturale qui allait emporter les dernières résistances. Les leurs certes, mais pas forcément celles de Jean Le Cam (Yes We Cam !), qui ronchonnait au départ, lui qui adore jouer les Cassandre : « On ne va pas dans le Sud avec une Formule 1… »

Le futur podium ne pouvait donc échapper à cette avancée du progrès. A cet égard, il est difficile de donner tort, d’ailleurs, aux « favoris » précités, puisque trois foilers figurent sur le podium (Maître CoQ, Apivia, Bureau Vallée 2).

Mais, ici précisément, c’est le faible écart (dix-huit heures) entre Charlie Dalin, crédité du meilleur temps (avant compensation), et Damien Seguin (Groupe Apicil), sur un bateau à dérives de 2008 (bateau allégé et simplifié avec le concours des équipes de Jean Le Cam), qui pousse à s’interroger. C’est surtout le budget serré (1 million d’euros, soit la somme donnée par Apicil) de ce dernier qui va froisser certaines équipes disposant de dix fois plus.

L’émergence de nouvelles figures

Damien Seguin a été la révélation majeure de cette édition, laquelle aura eu le mérite de voir éclore de nouveaux profils, loin des habituels « pilotes » promis aux grandes accélérations.

Citons la Britannique Pip Hare, bluffante sur un vieux bateau (Medallia), ou encore les nouveaux venus sur le circuit que sont Maxime Sorel (V and B-Mayenne) et Benjamin Dutreux (Omia-Water Family).

Cette neuvième édition aura été celle des nouveaux personnages du roman du Vendée Globe, par ses profils inattendus, brillants sur l’eau, spontanés et culottés. Elle a confirmé le statut de « tourdumondiste » de Louis Burton (Bureau Vallée 2), troisième du classement, et qui sous des dehors de gendre idéal possède une sauvagerie rarement observée.

L’image de Jean Le Cam démoli quand Kevin Escoffier quitte le bord

Le roman serait incomplet sans son personnage principal : Jean Le Cam. Il achève son éblouissante course au bout de l’épuisement physique et moral. La ville des Sables-d’Olonne (Vendée) a fait sa toilette pour le recevoir jeudi dans la nuit.

On restera longtemps hanté par le sauvetage de Kevin Escoffier (PRB) et par cette image de Jean Le Cam démoli, quand celui qu’il avait recueilli quitte le bord pour rejoindre le bâtiment de la Marine nationale, le laissant orphelin. La terre promise était alors si loin, et le paradis encore inaccessible.

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Il n’y a pas de remède à la solitude, semblaient nous dire les yeux de chien battu de Jean Le Cam. Il est depuis une semaine comme à un guichet et s’entend dire : « C’est fermé ! Revenez demain. »

Le guichet a ouvert enfin cette nuit. Après avoir coupé la ligne d’arrivée, jeudi dans la soirée, et s’être finalement classé quatrième après la prise en compte de son bonus horaire, il était attendu à terre entre 3 h et 4 h du matin. On sait ce qu’il va demander en premier : où sont ses chiens ? Et un coup de rouge et une clope. La vie, en somme.

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