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Fashion week : Milan en plein renouvellement

Dolce&Gabbana.

En période de fashion week, les Parisiens ont le sentiment que leur ville est colonisée par des défilés, présentations et cortèges de berlines. Ce qui est une impression à Paris est un constat à Milan. Quatre fois par an, pendant la « Settimana della moda », la ville lombarde est comme réquisitionnée par le cirque de la mode. Mais, ces dernières semaines, alors qu’aurait dû avoir lieu la fashion week masculine, la ville est restée calme. Après avoir mis les usines à l’arrêt et les employés au chômage partiel, l’épidémie de Covid-19 a fait annuler, comme à Paris, les défilés du « monde d’avant ».

Autant de signes angoissants pour une industrie dont le poids économique est vital : en 2018, l’industrie textile « made in Italy » avait atteint 95,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires, selon la confédération patronale Confindustria Moda. « Nous vivons une période unique dans notre histoire, juge Carlo Capasa, président de la Camera della Moda, organisme regroupant 115 marques de prêt-à-porter italiennes. La situation est aussi charnière qu’elle l’était après la seconde guerre mondiale. » Et d’ajouter que si cette industrie risque de perdre « de vingt à trente pour cent d’activité dans le futur », il y aurait, dans cette situation, « une invitation à se renouveler ». Pour preuve, l’organisation, du 14 au 17 juillet, d’une fashion week numérique, où les marques avaient carte blanche pour présenter leur travail.

Mais comment réinventer un secteur qui fonctionne de la même manière depuis des décennies ? Comment insuffler un esprit nouveau alors que l’impératif de rentabilité, voire de survie, n’a jamais été aussi élevé ? « En faisant preuve d’unité », répond Carlo Capasa, précisant : « A l’image de ce qu’a fait Dolce & Gabbana. » La maison vient de rejoindre la Camera della Moda, après l’avoir quittée il y a une vingtaine d’années. Et elle a créé l’événement de cette « fausse » fashion week : un défilé, un vrai, avec des mannequins. Comme dans le monde pré-Covid. Mais évidemment, rien n’était comme avant.

Dolce&Gabbana.

Dolce & Gabbana défilait sur le campus Humanitas, centre universitaire médical du sud de Milan, en pointe sur la lutte contre le Covid-19. Un soutien à la recherche entamé par la maison il y a quelques mois, alors que le virus n’était officiellement présent qu’en Chine. Dans la même logique, l’événement du 15 juillet était autant un défilé de mode classique qu’un événement de levée de fonds pour la recherche médicale. Quant à la collection, elle s’inspirait du Parco dei Principi, mythique hôtel imaginé par Gio Ponti dans la baie de Naples. Aussi, les motifs de céramique couvraient les maillots et les peignoirs de bain, et les nuances de bleu s’imprimaient sur les vestes oversize. Une Italie de rêve.

Autre marque à avoir organisé un défilé, Etro. Imprimés navajos, vestes aux rayures fanées, touches de rose vif sur les pull-overs… On est ici en plein dans l’esthétique de la marque, dans sa décontraction précieuse et séduisante. Et dans l’idée que, face aux défis économiques qui s’ouvrent, il s’agit de se recentrer sur des valeurs bien maîtrisées.

Versace.

Pas de défilé pour Versace, mais une vidéo où le rappeur britannique AJ Tracey déambule dans un studio photo. Il passe devant des filles en courtes robes noires ceinturées de doré, des garçons en chemises larges imprimées de la fameuse tête de méduse de la marque, puis, guidé par la créatrice Donatella Versace vers une scène, se met à rapper.

Prada.

Se réinventer, certes. Mais quels fondamentaux garder ? Et de quelles habitudes se débarrasser ? Des questions auxquelles Prada a donné une magistrale réponse. La maison a présenté « The Show that never happened », une série de cinq vidéos réalisées par des photographes (Joanna Piotrowska, Willy Vanderperre, Juergen Teller), un cinéaste (Terence Nance) et une plasticienne (Martine Syms).

Dans ces courtes séquences, filmées au sein la Fondation Prada à Milan, quelle que soit la mise en scène, la mode reste la même. Des robes bustier noires en Nylon pour les filles, parfois brodées de dentelle, des vestes et des manteaux, également en Nylon noir, pour les garçons, des mailles toutes simples. Une épure qui revient à l’essence même de l’histoire de Prada, dont le « boom » économique des années 1980 s’est fait avec les accessoires en Nylon. C’est aussi une leçon sur ce qu’est le luxe aujourd’hui : un langage qui se doit d’être traduisible à différents marchés et personnalités. La simplicité sophistiquée des silhouettes évoquait le travail du Belge Raf Simons, qui signera en septembre sa première collection pour la marque, en tandem avec Miuccia Prada. Signe de la porosité des deux créateurs.

Gucci.

Le renouvellement du secteur sera-t-il absolu ? C’est ce que veut croire Gucci. Le 25 mai, lors d’une conférence de presse virtuelle, le directeur artistique Alessandro Michele annonçait réduire le nombre de défilés annuels, passant de cinq à deux, où l’homme et la femme seront regroupés, et potentiellement en dehors des fashion weeks. L’ambition étant, disait-il, de « permettre à la mode de renaître ». L’événement du 17 juillet, donc le dernier de l’ancien système, était baptisé « Epilogue ».

Dans plusieurs villes d’Europe et d’Asie, des bars dans le coup avaient été privatisés (à Paris, Chez Jeannette, dans le 10e arrondissement). Les invités regardaient des vidéos projetées comme s’il s’agissait d’un match de foot. Sur l’écran, s’affichaient des visuels d’inspiration, des retransmissions de coulisses du défilé qui n’aura pas lieu, des prises de parole d’Alessandro Michele et des images de la collection, portée par l’équipe du studio de création.

L’esprit seventies, vestes fleuries et lunettes fumées, courant chez Gucci, est toujours là. Mais le sel de cet « épilogue » tenait aux questions qu’il suscitait. Comment la maison imposera-t-elle son message en faisant cavalier seul ? Comment le luxe peut-il soutenir une croissance en proposant, de fait, moins ? Autant d’interrogations en suspens, qu’il sera passionnant de suivre, la mode n’étant jamais aussi excitante que quand elle se chamboule elle-même.

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